«On m'a donné un jeune Jean de 18 ans, Tokio, la montagne, la lune, le festival et la couleur verte; aussi un ballon, un ennemi et un train qui ma foi n'ont pas vraiment trouvé leur chemin dans l'histoire. Ou bien l'ont-ils trouvé _ en creux? Cherchez.»

Le Festival du Tigre©

par Élisabeth Vonarburg

Jean regarda autour de lui, un peu inquiet. Les lumières du village avaient disparu derrière les feuillages, seule la pleine lune illuminait le sentier tortueux qui grimpait dans la montagne entre buissons et petits rochers aux allures de nains accroupis. Il était parti droit devant lui, abandonnant la réception offerte par le village. Trop de monde, trop de visages étrangers, et son japonais n’était pas suffisant pour lui permettre de comprendre tout ce qui se disait autour de lui. Son père et les trois autres archéologues du groupe étaient trop occupés avec les officiels du village: il fallait se gagner leur sympathie et leur bonne volonté; la campagne de fouilles projetées durerait au moins trois mois, loin de tout sur cette petite île rocailleuse. Pas question de retourner à Tokio si les choses tournaient mal: l’hydravion ne reviendrait là que dans trois mois.

Après s’être orienté de nouveau, assuré que le village était bien là où il devait se trouver, Jean reprit sa lente ascension. Venir passer trois mois au Japon avait semblé une bien bonne idée, au début: l’exotisme du dépaysement, un temple archaïque découvert par hasard lors d’un survol aérien, le mystère, l’aventure, Indiana Jones au lieu du collège... Mais il n’était plus aussi content d’avoir accepté l’offre que lui avait faite son père de venir travailler avec lui. Le dépaysement commençait à se faire sentir pour de bon, et ce n’était pas l’exotisme, c’était la solitude...

Les bruits de la nuit s’éteignaient autour de lui pour reprendre un peu plus tard, crissements de criquets, sons flûtés des grenouilles au bord des petits ruisseaux, froissements dans les hautes herbes. Une légère inquiétude le traversa de nouveau: y avait-il des animaux dangereux par ici? Sûrement pas si près du village... Et de toute façon, la lune éclairait comme en plein jour. Il ramassa à tout hasard une grosse branche morte et continua son chemin vers le sommet de la montagne; de là-haut, il verrait la mer. Il n’était pas loin: il voyait déjà le ciel où filaient de petits nuages argentés qu’on aurait dit dessinés par un peintre _ japonais, bien entendu _ et la lueur de la lune se faisait plus intense.

Mais une autre lumière montait à travers les arbres à sa gauche, une lueur verte, intensément lumineuse. Elle apparaissait et disparaissait entre buissons et rochers, en silence. Un instant, il crut que c’était un villageois muni d’une des lanternes colorées qui décoraient le village et ralentit, partagé entre la curiosité et l’agacement: il s’était éloigné pour être tranquille, pour jouir de la nuit sans être dérangé. Mais la lueur verte était trop proche du sol, et surtout (elle se rapprochait) trop grosse. Jean s’immobilisa en serrant son bout de bois...

La lueur verte disparut.
Interloqué, Jean attendit quelques instants, le coeur battant, les oreilles aux aguets. Rien. Une hallucination? Un feu follet? Un très gros feu follet, dans ce cas! Comme rien ne se passait, il haussa les épaules et se remit en marche. Au sommet, les arbres étaient plus rares, mais les rochers plus nombreux. Il en choisit un raisonnablement confortable et s’assit, le regard perdu dans le miroitement lointain de l’océan sous la lune.

Il prit soudain conscience d’une ombre devant lui. Son ombre. Mais la lune, si brillante fût-elle, se trouvait devant lui. Il n’aurait pas dû voir son ombre.

Il n’aurait pas dû voir cette lueur verte sur ses mains posées sur le rocher, ni sur le rocher.

Il avala sa salive, le dos tout raide. Tout d’un coup, le silence lui semblait assourdissant. Il jeta un coup d’oeil sur la branche de bois mort, par terre, à ses pieds, trop loin.
Il avait trop envie de se retourner.
Il avait trop peur de se retourner.
Il regarda par-dessus son épaule.
Il ne reconnut pas d’abord ce qu’il vit. C’était trop inattendu. C’était vert, d’un vert fragile d’hologramme _ c’est ce qu’il pensa, vaguement: «un hologramme». Un hologramme de tigre: la grosse tête camuse, les énormes pattes, les rayures. Vert foncé sur vert clair, les rayures, et deux émeraudes étincelantes: les yeux.

Mais ça bougeait. La queue fouaillait l’air, les muscles ondulaient sous le pelage, un souffle rythmique soulevait les flancs rayés, et la tête massive se balançaient un peu de droite à gauche, crocs découverts sur l’habituel rictus félin.

C’était trop différent d’un vrai tigre, avec cette couleur, cette lumière. Impossible d’avoir vraiment peur. De la stupeur, oui. Et de la curiosité. Une énorme et soudaine curiosité qui mit Jean sur ses pieds et le fit se retourner complètement _ avec le rocher entre lui et l’apparition, quand même.

Le tigre impossible s’assit brusquement sur ses hanches et se mit à se lécher une patte postérieure, comme un très gros chat, s’offrant à l’examen avec une parfaite indifférence.

Un examen qui ne révéla rien de plus: un tigre, de bonne taille, aux flancs dodus, visiblement en bonne santé _ mais vert, et lumineux. Luminescent. Fluorescent!

Je rêve, se dit soudain Jean. Je me suis endormi et je rêve.

«Non», dit une voix qui provenait des environs immédiats du tigre. Une voix féminine.

«Non, je ne rêve pas?» demanda Jean, accommodant.

«Tu ne dors pas, en tout cas.»

«On peut rêver sans dormir?» Il se répondit aussitôt à lui-même, avec un petit rire: «Ah oui, les rêves éveillés!

_ Si tu veux, dit la voix, presque indulgente.

La partie rationnelle de l’esprit de Jean passa rapidement la soirée en revue: il n’avait pas bu, il n’était pas particulièrement fatigué... et il n’était pas porté à rêver éveillé. Il n’avait pas du tout l’impression de dormir, à vrai dire _ ses sensations physiques étaient bien claires, au contraire: la fraîcheur de la nuit, l’odeur d’herbe et d’eau qui montait du sous-bois, la qualité veloutée de l’ombre au-delà du cercle vert... Mais il devait dormir. Et rêver. Un rêve qui avait envie de discuter. Pourquoi pas?

«Si je comprends bien, vous êtes une tigresse, pas un tigre.

_ En effet.

_ Mais verte.

_ Sauf pour les daltoniens.» La tigresse, puisque tigresse il y avait, s’étira en puissance, marquant le sol moussu de griffures profondes.

«Pourquoi, tu n’aimes pas le vert?

_ J’aime beaucoup le vert! Ce vert-ci est particulièremement... décoratif.»

Il faillit ajouter «surtout pour une tigresse», mais se retint. L’humour ne serait peut-être pas du goût de l’apparition.

À vrai dire, je ne suis pas seulement une tigresse.»

Jean sursauta, puis sourit: bien sûr, son rêve lisait dans ses pensées.
La tigresse se mit en marche d’un pas élastique et fit le tour du rocher. Jean se força à ne pas reculer. La tête de l’animal lui arrivait à la poitrine. La tigresse le dévisagea un moment, la gueule entrouverte, et on aurait vraiment dit qu’elle riait.

«Et pour cette nuit, tu n’es pas seulement un être humain non plus.»

Jean haussa les sourcils: «Ah non?
_ Non. C’est la nuit du festival du tigre. Et tu te trouves sur la montagne sacrée. Il y a très longtemps que personne n’était venu, je commençais à me demander si on m’avait oubliée.»

Jean se sentit un peu déçu. Ce rêve somme toute plutôt plaisant allait-il se transformer en cauchemar?

«Quel manque d’imagination, Jean.» La lumière verte s’intensifia, englobant le rocher, et Jean lui-même, qui recula malgré lui.

«Pourquoi avoir peur, si c’est un rêve?» dit la tigresse _ il y avait bel et bien de l’ironie dans sa voix.

Curieusement, rien n’était vert à l’intérieur de la lumière verte. Le pelage lustré de la tigresse était d’un jaune éclatant, ses rayures noires plus noires que le charbon _ mais ses yeux restaient deux escarboucles vertes.

Et ces yeux se trouvaient maintenant au niveau de ceux de Jean, qui se demanda en un instant de vertige s’il avait subitement rapetissé ou si la tigresse était devenue énorme.

Puis il prit conscience du sentiment de puissance qui l’habitait, des odeurs complexes et aiguës qu’il percevait soudain avec une intensité nouvelle: la senteur lointaine de la mer, le sous-bois, menthe, thym et jacinthes, l’herbe écrasée sous les pattes de la tigresse, la tigresse elle-même, un relent fauve de musc et de poussière, et autre chose aussi... Il leva la tête, la gueule entrouverte, laissant sa langue goûter le parfum entêtant, fascinant, paradisiaque.
Sursauta, et sentit ses griffes sortir de leur gaine pour arracher une touffe d’herbes.
Entendit dans sa tête un rire immatériel, tandis que la tigresse s’écartait de lui en trois bonds, s’arrêtait, le regardait par dessus son épaule.
Le festival du tigre, Jean! Attrape-moi si tu le peux!

Avec un rugissement bas de plaisir en sentant ses muscles rouler avec obéissance sous son pelage, Jean se lança à sa poursuite à travers les odeurs capiteuses de la forêt, sous l’énorme lune souriante.

Quand il se réveilla, le soleil tremblait au bord de l’horizon, une marée lumineuse au-dessus de la mer étale, bleu turquoise et vert céladon...
Vert!
Jean se redressa en sursaut, fit une grimace: tous ses muscles endoloris protestaient. Il s’examina, perplexe: ses habits étaient couverts de poussière, de brins d’herbes et de mousse, de toques et de graines.
Et sur son avant-bras, très nettes, trois lignes parallèles de sang séché.
Trois griffures.


© 1996 Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean
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