" Les actuels paradoxes de la dynamique Art et lieu
d'appartenance "
par Guy Sioui-Durand
L'écologie
sociale à la base du vaste événement évolutif Ouananiche
d'Interaction Qui a soudain connu un vent de jeunesse lors de l'exposition l'L'Art, c'est toit itou (été 2001) et de Manœuvre d'Ensemencement à Québec et Empreinte-poème à Alma au printemps 2002. Si,
en soi, ces manifestations initiaient déjà la réflexion commune
à propos des lieux habités (et délaissés) au point d'introduire
le questionnement identitaire, l'appartenance en mutation, le jumelage de ce forum
de discussions de façon immédiate aux actions de création (la
manœuvre/exposition Le
Palais du collectif
La Corvée et le Tacon-Commémoratif du duo Interaction Qui) mérite attention.
D'une
part, l'art action, les expéditions et autres zones événementielles
fluides permettent de réfléchir d'apparents paradoxes. D'autre part,
la théorie quelquefois, s'en fait complice. À preuve, les trois sources
qui entendent nourrir les échanges et l'allure dédoublée de
ma présence à ce forum de discussion Art et lieu d'appartenance dans
le cadre de l'événement Ensemencement d'idées. Parlons de parti
pris.
1) "
De la morue disparue à la ouananiche ensemencée "
La comparaison demeure le premier outil d'analyse. Aussi m'apparaît-il pertinent
de situer Ensemencement ici à Alma dans la géographie socio-artistique
québécoise. C'est une première forme de circulation dans des
ailleurs régionaux pour tenter de comprendre le parti pris de l'enracinement.
Ma première question serait celle-ci : comment, en 2002, le périple
des ouananiches peut-il croiser la route des morues ?
Depuis plusieurs années l'été en particulier, je parcours ce
territoire imaginaire de la création artistique estivale qui se superpose
à la géographie du Québec. C'est ce que j'appelle " les
étés d'art ", sorte de coupe permettant des regards analytiques
sur l'évolution des événements d'art et des enjeux locaux qu'ils
génèrent. L'été 2002 fut sous le signe d'un art éphémère
conciliant, domestiqué et sans grande turbulence. À mes yeux, l'été
d'art a peut-être débuté à Joliette autour de Champignon
, Forum sur la ville au centre-ville pour se terminer avec la première édition
mutant du Symposium international d'art contemporain de Baie Saint-Paul, élargissant
la peinture à l'art contemporain, en passant par Hull (Axe Néo-7, House
boat/Occupations symbiotiques), Montréal (Dare-Dare et le centre d'histoire
de Montréal, Mémoire Vive), Sorel (Centre d'exposition des Gouverneurs,
Éphémérides II), Val David (Fondation Derouin, Symposium Espace/Densité),
Lévis (Regart, Sémaphores), Saint-Benoît Labre (Le Symposium
des Artistes-Installateurs) Québec (Maison Hamel-Bruneau, Paysages et autres
fictions, Biennale d'art actuel 2002, L'îlot Fleurie, Émergence Cirque,
Le Lieu et cie., Lascas. Un arte ), Métis (Jardins de Métis, l'Internationale
des jardins) et Carleton-sur-mer (Vaste et Vague, H20 ma Terre).
De ce chapelet de manifestations c'est sans doute le Symposium H20 ma Terre mis de
l'avant par le centre d'artistes Vaste et Vague à Carleton qui me semble générer
une problématique socio-artistique du lieu d'appartenance se rapprochant en
plusieurs points du contexte d'Interaction Qui, d'Alma et de la région du
Lac Saint-Jean : une thématique géopolitique d'appartenance et (de
survie) commune lié à la Nature et à son exploitation, la question
de l'exode des jeunes et la volonté de faire exister localement l'art actuel.
" De la morue disparue à la ouananiche ensemençée "
des possibilités et des limites de l'art conciliant dans une communauté
(audience, public, visiteurs, etc.) de plus en plus floue permettent des parallèles.
Ce sera un premier point, fondé sur la comparaison de mon allocution sur les
lieux d'appartenance.
2) Du
humble village chilien de Calbuco à la disparition de Chicoutimi
Transis d'une sortie houleuse en mer, nous sommes entrés Natacha Gagné,
Fred
Laforge, Jean-François
Fillion et Guy Blackburn dans ce petit café/bar de Calbuco, humble village
de pêcheurs et d'amérindiens sis dans l' archipel de Chiloé au
Chili. Sous l'influence du pôle Sud et enchevêtrés dans une expédition
internationale d'art, nous avons pourtant, quelques temps discuté d'identité,
d'appartenance et de stratégies locales, évoquant la possible disparition
de Chicoutimi, mais aussi des enjeux de survie de toute la région du lac Saint-Jean.
Comme quoi, se retrouver exogènes à son milieu, à l'étranger
dans le monde et ses réseaux, pose aussi la question du lieu d'apprtenance
et de son sens. Ce fut le cas lors de la première étape du projet international
d'art Migrationes norte-sur/sur-norte. Obras site-specific de Canada y Chile. Ce
sera mon deuxième angle de réflexion.
La première étape du projet international d'art Migrationes norte-sur/sur-norte.
Obras site-specific de Canada y Chile, au retour, m'appraît une complicité
d'importance pour réaliser et réfléchir les actuelles mutations
dans la circulation de l'art. En effet, les nombreux paliers de métissages
de Migrationes norte-sur/sur-norte. Obras site-specific de Canada y Chile ont créé
une zone de création et de rencontres exceptionnelle que mon regard sociologique
critique a pu observer et analyser en ce début de millénaire sur fond
de mondialisation économique (Le Chili est le seul pays d'Amérique
du Sud à avoir une entente d'échanges économiques avec le Canada)
et culturelle. J'ai pu suivre in situ les créations des artistes québécois,
canadiens et chiliens à Calbuco et à Santiago, en plus de discuter
des phases futures de l'événement pour le retour au Canada (Toronto,
Ottawa et Chicoutimi).
Dans sa conception même, les axes de liaisons projetés par l'expédition
artistique Migraciones s'inscrit dans les mutations du champ actuel de l'art. Du
seul fait de relier le pays le plus nordique qu'est le Canada au pays qui descend
jusqu'à la Terre de Feu, le Chili, cette expédition entendait créer
un axe civilisationnel Nord-Sud des Amériques. La dimension nomade de Migraciones,
un concept de José Mansilla-Miranda, originaire de Calbuco et vivant à
Ottawa, a rassemblé des artistes de trois régions du Canada (Saguenay,
Ottawa, Toronto) à ceux de deux régions du Chili (Calbuco, Santiago).
Concrètement, je me suis joint aux quatre artistes (Guy Blackburn, Natacha
Gagné, Jean-François Fillion, Frédéric Laforge) sélectionnés
par le centre d'artistes autogérés Espaces Virtuels de ville du Saguenay
(anciennement Chicoutimi), une des régions les plus dynamiques de l'art actuel
au Québec, Nous avons rejoint au Chili des artistes de la métropole
du Canada, Toronto, sélectionnés par A Space, un des centres d'artistes
clés de cette grande cité multiculturelle ontarienne et un autre groupe,
dits des indépendants, en provenance de la région d'Hull/Ottawa.
Au Chili, les destinations de Calbuco (dans l'archipel de Chiloé au sud de
la capitale) et de Santiago allaient correspondre à ce lien entre la mégacité
(Toronto, Hull/Ottawa) et une région (Saguenay). L'accueil a eu lieu à
la Casa de la Cultura Edesio Alvarado du village portuaire de Calbuco, sous l'égide
d'Adelina Vargas Huirimilla dans l'archipel de Chiloé au sud de Santiago,
et ensuite au tout nouveau El Centro Cultural Matucana 100 dans la capitale du pays,
Santiago.
Comme théoricien et sociologue de l'art, ma participation m'a effectivement
permis, après mes incursions en Amérique centrale (Biennales de La
Havane à Cuba 1994-2000, Forum artistique multiculturel de Port-au-Prince
en Haïti 2000, Latinos del Norte à Mexico 2001) de poursuivre davantage
au sud de l'Amérique ma compréhension continentale de la mondialisation
de l'art actuel.Qui plus est, comme intellectuel Huron-Wendat, ma venue au pays des
Indiens Mapuche dont l'art des masques rejoint mon imaginaire iroquoien des "
Faux Visages ", s'est réalisé au-delà de mes espérances.
La visite prévue chez les responsables du centre culturel Conacin de Santiago,
réunissant les Indiens Mapuche et autres Nations, m'a donné l'occasion
de prononcer une allocution sur la situation autochtone au Nord, d'établir
des contacts pour de futurs échanges. Dans l'archipel de Chiloé, j'ai
visité des communautés organisées en coopératives et,
au cours d'un repas officiel au retour à Santiago, ai été symboliquement
" désigné " ambassadeur au Nord des Indiens Mapuche, par
la remise d'un Wampum de la main de l'Aînée responsable du Centre Conacin.
3) À
l'action se joint la réflexion, aux pratiques la pensée théorique.
Aussi n'est-ce pas un hasard mais bien un effet de cohérence si, depuis le
début du nouveau millénaire (2000), mes récents textes publiés
concernant les territorialités d'appartenance, développe une approche
qui a maintient paradoxalement la constante des mouvances, de la circulation pour
réfléchir les ancrages identitaires localisés :
Publié dans le tout récent 5e Répertoire des centres d'artistes
autogérés du Québec et du Canada (RCAAQ, 2002) , mon essai s'intitule
Circuler dans des ailleurs. J'y aborde la résurgence artistique amérindienne
de connivence avec l'évolution des réseaux au pays.
Dans l'ouvrage lancé cet automne de l'événement et des actes
du colloque sur les Arts d'attitude (Inter Éditeur, 2002) , mon texte, qui
s'intitule Quand les attitudes d'art deviennent stratégies, j'y formule l'hypothèse
une " nouvelle socialité par art pour le XXIi siècle ". Celle-ci
viendrait de la rencontre paradoxale entre d'une part, de ces " circulations
et usages inédits, passant indifféremment des institutions officielles
aux réseaux parallèles, des lieux privés aux lieux publics (comme)
zones événementielles dans le tissu social comme espaces-temps admettant
des conduites/situations artistiques plurielles, davantage individualisées,
dont " le tout serait plus petit que la somme des parties ". Il s'agirait
encore du fait que " ce va-et-vient est un mode mutant important qui oblige
à réfléchir à tout ce qui touche la transmission autant
en termes de fractures que de partage des aînés vers celles et ceux
qui suivent, bref de l'inclusion et de la place à dégager aux jeunes
et aux exclus au-delà des mécanismes de distinctions culturelles ".
" Porteuses de nouveaux embryons de solidarité, de nouvelles conduites,
de nouveaux regroupements…cette nouvelle socialité s'effectue dans ces rapprochements
entre ces nombreux organismes sociaux et communautaires (qui) collaborent de plus
en plus avec ces artistes engagés du côté de l'art politique,
de l'esthétique relationnelle et de l'art de guérison. "
Paru au début de 2002 dans l'ouvrage édité Penser l'indiscipline.
Recherches interdisciplinaires en art contemporain , cet autre texte de ma plume,
nommé L'indiscipline. Essai sur deux zones fluides de l'interdisciplinarité
en art, insiste sur " le pluralisme ethnique et les métissages interculturels
de toutes sortent (qui) se multiplient en rhizomes à la faveur de plus en
plus de créations expérimentales en art (et) qui maintiennent, hors
des cadres idéologiques des décennies précédentes et,
de manière plus personnelle, la différence et la dissidence ",
notamment ces projets nomades et expéditions d'art dits de " déterritorialisation
" de l'art installation modifiant la dimension spatiale, le lieu physique en
proposant des zones d'échanges interactifs.
Quand à l'été 2000 la revue ESSE Arts + opinions publie un Dossier
Saguenay- Lac Saint-Jean en me demandant mon point de vue, j'adopte déjà
dans Regard oblique le regard complexe de la rencontre extériorieure du travail
créateur de ces artistes qui ont pourtant fait de la région leur lieu
d'appartenance. J'écris : " ces ailleurs d'art redessinent dans ma tête
la complexité de cette région. Quatre territoires culturels y superposent
une géopolitique des étendues et cours d'eau qui en fait, est celle
du pays. Ainsi le lac Saint-Jean des Québécois, c'est aussi le lac
Piekuakami pour les Piekuakamilnuatsh (Montagnais) ; le Saguenay et la rivière
Chicoutimi réunissent plus qu'il ne divisent (à part un vieux fond
de querelle de clochers) Jonquière et Chicoutimi et mènent à
la Baie des Ha Ha et l'Anse Saint-Jean - la récente fusion aura effacé
cette toponymie, comme si la rivière avait gagné…--. Ces territoires
sont réunis par une même tension chaotique Nature/Culture, le déluge
de l'été 1996 s'étant chargé de le rappeler. " De
fait, cette idée de circulation contient pour moi aussi celle de circularité
sans pour autant signifier " tourner en rond ", se fermer, se limiter.
Elle implique une éthique indissociable de l'esthétique que j'ai énoncé
dans Un Huron-Wendat à la recherche de l'art dans Monde et réseaux
de l'art. Diffusion, migration et cosmopolitisme en art contemporain (Liber, 2000)
. Plusieurs analystes et témoignages d'artistes dans cet ouvrage de sociologie
de l'art à l'heure de la mondialisation explorent cette " nouvelle dialectique
de l'art québécois instaurée entre " ici " et "
ailleurs ", caractérisée par la multiplication des échanges
et la circulation généralisée des personnes, des savoirs, des
pratiques et qui déborde les oppositions régionalistes versus exotiques,
nationalistes versus internationalistes, réalités locales versus problématiques
dans les grandes capitales ". Abordant l'art amérindien actuel j'affirme
ce parti pris du nécessaire retour au- dela de la reconnaissance exogène:
" La question de la représentation collective par l'art, de ses vitrines
internationales ou circulant parmi les premiers peuples, interpelle l'individualité
des créateurs. Les questions d'appartenance et d'individualité sont
évidemment au cœur de l'art amérindien. D'un côté, plusieurs
artistes indigènes revendiquent en priorité le statut de créateur
sur celui d'héritier…Toutefois, pour la plupart des artistes amérindiens
contemporains, il ne s'agit ni de renier l'héritage identitaire ni de s'y
confiner. Pour plusieurs, cela signifie un engagement personnel dans l'avancement
de l'art dans les communautés, tout en poursuivant une carrière internationale.
On trouve chez eux, bien que ce soit de manière polymorphe, des éléments
de réponse à la dynamique entre responsabilité collective de
l'art et individualité carriériste, entre l'éthique de l'engagement
social lié à l'appartenance et les exigences de la liberté lié
au nomadisme. " Y voyant un enjeu collectif universel et pas seulement amérindien,
de l'ordre de la conscience historique collective je termine par une affirmation
et un souhait : " Aller se faire voir ailleurs, pour reprendre la formule de
René Payant, c'est bien. Mais faire voir son art aux siens l'est aussi. C'est
ce qui importe. Finalement, si tous les artistes étaient, dans la logique
iroquienne de l'adoption, tous des Indiens ? " |