" Un moment de réflexion sur la situation
des artistes professionnels habitant le territoire "
L'esprit du lieu
par Andrée
Fortin
Depuis 20 ou 30 ans, quelque chose de fondamental s'est passé dans l'art.
Pas seulement à Alma et au Québec, mais comme nous sommes à
Alma et au Québec, parlons-en. En résumé, l'art a investi de
nouveaux territoires géographiques, sociaux et esthétiques; il a transformé
ces territoires autant que ceux-ci l'ont transformé. C'est ainsi que l'art
est entré en résonance avec des lieux et leur esprit.
Il y a 30 ans, l'art actuel n'existait au Québec qu'à Montréal,
et encore, timidement. Bien sûr, on peut remonter à Lemoyne et au Nouvel
Âge (1964), à l'Horloge (1965) ou au Zirmate (1966). Mais c'était
très marginal. Même à l'intérieur du milieu artistique…
Après coup, on en réalise l'importance, mais à l'époque,
il était loin d'être évident que ces jeunes fous auraient une
" postérité artistique ".
Depuis quand peut-on parler d'art actuel au Québec ? À Montréal,
le Musée d'art contemporain a été fondé en 1964, et les
premiers centres d'artistes, Véhicule Art en 1972 et Powerhouse en 1973. À
Québec, la Chambre Blanche est fondée en 1978. À Alma, Langage
plus est fondé en 1979, L'Atelier d'estampe Sagamie en 1981, et Interaction
Qui en 1982.
Les régions ne sont pas " en retard " et ce n'est certainement pas
le cas à Alma, où depuis le début, Langage plus mise sur les
réseaux artistiques et informatiques, nationaux et internationaux (Lelièvre,
1997), et la fait, soit dit en passant, avant des collectifs de Québec ou
de Montréal. Bref, non seulement les régions ne sont pas en retard,
mais elles annoncent souvent les tendances nouvelles, et portent le changement.
Le nombre d'artistes qui vivent, tant bien que mal, en région s'est considérablement
accru depuis 20 ans. Et qui plus est la région n'est pas un " refuge
" ou une " inspiration " comme Baie-Saint-Paul pouvait l'être
à une époque pour des peintres paysagistes. C'est leur lieu de vie,
de production et de diffusion. C'est le lieu à partir duquel des artistes
nouent des liens avec d'autres artistes, " d'ailleurs ", et des publics
" d'ici ", deux réseaux pas toujours faciles à pénétrer
mais dont la rencontre est la condition d'existence (le prérequis) de cet
art en région.
Depuis 30 ans l'art occupe le territoire du Québec en entier : toutes les
régions, villes et monde rural. La question demeure : comment ?
" Cet événement mobilise de nombreux collaborateurs venant de
tous les milieux (arts, culture, éducation, socio-communautaire). "
Peut-être pourrions-nous être plus nombreux aujourd'hui, et sans doute
y a-t-il de nouveaux publics à rejoindre. Cela dit, le recul fait voir que
le public de l'art n'a jamais été si important. Car désormais
l'art va sur le terrain (du) public, dans des parcs, des anciens palais de justice,
d'anciens hôtels de ville ou d'anciennes usines, dans des arénas, des
cafés, bref, sur la place publique. Explicitement. Dans une démarche
souvent engagée, souvent pédagogique (à des degrés divers,
et l'une n'excluant pas l'autre), et en s'adjoignant des partenaires dans les milieux
locaux : écoles, municipalités, milieu touristique, PME.
Si cette démarche peut être qualifiée d'engagée, chose
importante cet engagement ne réside pas tant dans le contenu des œuvres que
dans la démarche proprement dite, car il s'agit souvent d'un art " en
direct " (peinture en direct, symposium, manœuvres, etc.), d'un art qui se fait
en présence du public. Les artistes oeuvrent en public, dans les susmentionnés
lieux publics. Bref, si l'art est engagé c'est dans un travail auprès
du public.
Comment ça se passe? Pas nécessairement facilement. Mais cela advient.
Et c'est en ce sens qu'il se passe véritablement quelque chose.
En région l'art ne peut exister dans la serre chaude du milieu comme il en
existe à Montréal et dans une moindre mesure à Québec,
autour des musées, écoles d'arts visuels, revues et institutions diverses
(Artexte, Méduse, par exemple). Aussi, le public de l'art, en région,
est double : les mordus, qui viennent de l'extérieur de la région :
(de Québec ou même Montréal), et celui de la région qui
rencontre l'art actuel sur la place publique, parfois par hasard.
De plus cet art ne peut exister sans une mobilisation de plusieurs personnes, qui
deviennent de la sorte des " acteurs culturels ", en une véritable
corvée.
Nouvelles démarches artistique, nouveaux publics, nouveaux acteurs culturels.
Ce qui se met ainsi en place, dans le monde social et artistique régional,
ce sont de nouveaux réseaux.
" la corvée "
Si un réseau, par définition enjambe l'espace, il n'en va pas de même
de ses diverses composantes. L'ancrage spatial est ce qui permet à chacune
des composantes d'un réseau de ne pas être absorbée, dissoute
par ce réseau, et d'y participer pleinement. L'ancrage est ainsi essentiel
à l'appartenance à un réseau (artistique, économique
ou politique…) plus large. Non seulement l'ancrage spatial et l'ouverture à
l'ailleurs ne sont pas contradictoires, mais ils se renforcent mutuellement. Comment
cela se manifeste-t-il en art ?
Chaque année il se tient au Québec, hors de la capitale et de la métropole
une centaine d'événements artistiques dans toutes les disciplines artistiques,
et que j'ai analysés en détail dans mon livre (Fortin, 2000). Ce qui
caractérise ces événements dans l'ensemble, c'est qu'ils s'appuient
simultanément sur l'esprit du lieu et sur un réseau. Ils misent sur
les caractéristiques de lieux : sur des matériaux (art in situ), sur
l'histoire de la région (sculpture sur bois à Saint-Jean-Port-Joli),
thèmes (art-textile à Saint-Hyacinthe)… formats (art miniature à
Ville-Marie). Ils s'appuient aussi sur des réseaux artistiques nationaux et
internationaux, liés à une discipline.
À Alma, la Biennale du dessin, de l'estampe et du papier revient à
tous les deux ans, en alternance avec la Semaine mondiale de la marionnette à
Jonquière. Se tiennent aussi à Alma l'événement Aquarelle
en ville, simultanément au Salon canadien de l'aquarelle, et un symposium
de peinture régional. Mais il n'y a pas que des arts visuels (au sens large)
qui scandent la belle saison, il y a aussi les Magiciens l'Accordéon et les
TamTam Macadam qui reviennent régulièrement à Alma, sans parler
des rencontres diverses et autres déjeuners sur l'herbe organisés par
Interaction qui depuis une vingtaine d'années .
La vie artistique en région ne se réduit pas à la circulation
de " produits " culturels en provenance de Montréal ; il y a bel
et bien production artistique en région dans une logique à la fois
d'ouverture à l'ailleurs et d'affirmation régionale.
Dans certains cas, ces événements deviennent de véritables "
PME culturelles ", et leurs retombées économiques et touristiques
peuvent donner un nouveau visage, un nouvel essor à une communauté.
Pensons à Baie-Saint-Paul, à son symposium, son Centre d'exposition
et ses galeries d'art. Cela n'est pas seulement bon pour le tourisme (ce que mettent
régulièrement en évidence les demandes de subvention), mais
pour les résidents qui au fil de l'année ont accès à
des activités culturelles diversifiées.
Que les régions deviennent productrices de culture, et qui plus est, s'inscrivent
dans des courants artistiques internationaux n'est pas contradictoire avec un projet
économique et social, voire politique.
" l'ensemencement et le frai "
Baie-Saint-Paul se proclame ville d'art, et Trois-Rivières, " capitale
de la poésie ". Les région ne sont pas seulement des régions-ressources,
mais des lieux de culture. Dans l'ensemble du Québec il y a occupation culturelle
de l'espace régional, et la base à la fois d'un nouveau mode d'occupation
de l'espace régional, des identités régionales et d'une transformation
profonde de la culture, sur laquelle je ne m'étendrai pas aujourd'hui (Fortin,
2000; Derouin, 2001), pour réfléchir brièvement au développement
régional.
Les clés du développement régional ne sont pas toutes dans la
région; cela dit, le prérequis en est certainement le maintien de la
population dans la région, et en particulier des jeunes. D'où le souci
de Interaction qui pour le frai.
Deux phénomènes vont à l'encontre du maintien de la population
en région : le vieillissement de la population d'une part (qui touche l'ensemble
du Québec, à l'exception de Montréal, ne l'oublions pas) et
la scolarisation accrue, qui amène les jeunes à étudier dans
les grands centres, d'autre part.
La question est donc : comment maintenir la population dans les régions, y
ramener les jeunes après leurs études et même attirer de nouveaux
résidents? Pour ce faire, il faut des emplois. Pas n'importe lesquels, si
on pense aux diplômes du cégep ou de l'université que détiennent
désormais de plus en plus de jeunes. Les enquêtes auprès de ceux
qui quittent la région où ils ont grandi montrent que ce n'est pas
seulement à la recherche d'emploi ou d'une formation qu'ils partent, mais
à celle d'une qualité de vie et à l'intérieur d'une quête
identitaire personnelle, et qu'après quelques années, ils seraient
disposés à rentrer dans leur région, s'ils y trouvaient un emploi
correspondant à leur formation (Garneau, 2000; Gauthier, 1997; Roy, 1992).
Les régions sont des lieux d'appartenance pour plusieurs personnes. Mais cela
ne suffit pas à y retenir la population si elle n'y trouve pas d'emploi, d'une
part, et si les gens n'ont pas l'impression de pouvoir s'y réaliser personnellement,
d'autre part. Ceux qui ont étudié dans les grands centres ou qui en
sont originaires ont des attaches hors de la région ; leurs appartenances
ne sont pas univoques mais complexes. Vivre en région pour eux ne signifie
pas se couper de l'extérieur, au contraire; ils souhaitent conserver leur
ouverture sur cet ailleurs : local et global doivent s'articuler. Notons la convergence
entre ce souhait et la démarche de l'art actuel. Nulle coïncidence ici,
mais une source de synergie.
Je ne pense pas devoir convaincre des artistes de l'importance de l'art, ni devoir
leur rappeler les difficultés qu'ils rencontrent souvent dans son exercice.
Mais il faut insister sur le fait que l'art actuel change l'image de la région.
Pour l'extérieur peut-être, mais aussi et surtout pour les gens qui
y vivent.
À l'heure d'Internet et de CNN, le rapport au(x) territoire(s) est complexe,
et certainement pas univoque. Moins que jamais, vivre en région signifie être
coupé de l'ailleurs. Cela dit, si vous me passez l'expression, pour être
branché, il faut d'abord être groundé. Développer, c'est
miser sur le sentiment d'appartenance, sur les identités collectives et individuelles
à la fois ancrées dans un territoire et insérées dans
des réseaux nationaux et internationaux.
L'esprit des lieux dans l'art actuel se manifeste à plusieurs niveaux, car
il est en résonance à la fois à un environnement écologique
(matériaux), social (lieux) et communautaire (mobilisation ou corvée),
bref avec les appartenances collectives et individuelles et les réseaux qui
en émanent. L'art fait ainsi sa marque dans le territoire régional
et artistique. |
| - René Derouin (dir), Pour
une culture du territoire, Montréal, L'Hexagone, 2001. |
| - Andrée Fortin, Nouveaux
territoires de l'art. Régions, réseaux, place publique, Québec,
Nota Bene, 2000. |
| - Stéphanie Garneau, La
mobilité géographique des jeunes au Québec. Identité
et sentiment d'appartenance au territoire, Mémoire de maîtrise, Département
de sociologie, Université Laval, 2000. |
| - Madeleine Gauthier (dir.), Pourquoi
partir? Sainte-Foy, IQRC, 1997. |
| - Pierre-André Julien, Le
développement régional. Comment multiplier les Beauce au Québec,
Sainte-Foy, IQRC (collection Diagnostic), 1997. |
| - Colette Lelièvre, "
L'art en réseau au Québec : état de la question d'un domaine
en effervescence ", dans Andrée Fortin et Roland Villeneuve (dirs), Actes
du colloque Recherche : Culture et Communications, ACFAS 1997, Québec, Bureau
de la Statistique du Québec, 1997, p. 141-153. |
| - Jacques Roy, " L'exode des
jeunes du milieu rural : en quête d'un emploi ou d'un genre de vie ",
Recherches sociographiques, vol. XXXIII, no 3, 1992, p. 429-444. |
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