|
" UN TERRITOIRE OBSERVÉ "
par Alain Laroche
C’est
à la fois comme artiste et comme acteur de la scène culturelle du Saguenay—Lac-Saint-Jean
que j’aborderai le thème du forum «Art et lieu d’appartenance».
Associé depuis plus de 20 ans à mon complice Jocelyn Maltais dans une pratique en périphérie
des espaces traditionnels de l’art, nous cherchons à transformer par l’art,
le lieu que nous habitons. Actif depuis 1972 à Alma, à la fois comme
artiste, enseignant en arts plastiques et administrateur de différentes organisations
artistiques et culturelles, j’ai pu observer l’évolution de notre milieu.
A mon arrivée à Alma, il y avait une fontaine lumineuse au centre de
la rivière Petite-Décharge. Des sculptures des deux symposiums des
années 60 dispersées ici et là dans la municipalité et
même une qui gisait au fond de la rivière. Un centre-ville rénové
qui était un modèle du genre au Québec. Un CREPS qui réunissait
la communauté autour d’activités récréatives et sportives.
Un auditorium tout neuf, deux belles polyvalentes auxquelles je devais mon emploi
comme enseignant et surtout plein de jeunes de mon âge qui avaient le goût
de changer le monde. J’avais 22 ans, j’arrivais de Saint-Hyacinthe, une ville de
vieux qui agonisait, une ville qui se cherchait désespérément
un créneau de développement économique.
Je
me sentais dans un territoire privilégié où l’action était
possible. L’espace était à occuper. Au moment de mon arrivée
à Alma, le TPA dirigé par Philippe Genest présentait des créations
collectives et de nombreuses pièces d’auteurs québécois. La
danse connaissait ses premières heures avec Le Prisme Culturel qui venait
tout juste de naître à Saint-Bruno grâce à Mesdames Marie-Claire
Bouchard, Germaine Tremblay et France Proulx. Le Collège d’Alma avait 1 an
et prenait le leadership de la musique avec Normand Laprise et plus tard Réal
Simard, et des arts plastiques avec Alayn Ouellet. En 1975, l’Atelier d’Art d’Alma
offrait à la population des cours en arts visuels. Puis, en 1976 je rejoins
l’équipe des arts au collège et il y a des rencontres décisives
avec Jocelyn Maltais, Alain Paradis, Alayn Ouellet, Jean Laliberté, Bernard
Pilote, Michel Angers et François Larochelle, intervenants culturels de la
première heure qui ont donné naissance au centre d’artistes Langage
Plus et l’Atelier
d’Estampe Sagamie.
Puis
1980, une date incontournable pour le Saguenay—Lac-Saint-Jean: le Symposium international
de sculpture environnementale de Chicoutimi. Nous voici pour la première fois
confronté au national et à l’international, des sculpteurs québécois
reconnus pour leur démarche artistique audacieuse mais surtout des activités
parallèles comme un colloque sur la sculpture environnementale nous plongeait
littéralement au coeur des problématiques artistiques les plus novatrices.
Il ne faut pas oublier les stages expérimentaux où comme stagiaire,
j’ai abordé la pratique d’art sociologique d’Hervé Fisher et d’Alain
Snyers. Puis bien sûr, des artistes et des théoriciens québécois
comme Denis Tremblay, Richard Martel et Guy Sioui-Durand, qui avaient des idées
sur l’art correspondant à mon état d’âme Ces rencontres furent
déterminantes et ont bouleversé complètement ma vision des choses.
Car au printemps précédent l’été du Symposium, à
Alma, Jocelyn Maltais planifiait ce que nous devrions aujourd’hui appeler
une manœuvre, soit: «Intervention
58». Ce fut l’été
où la fontaine lumineuse est devenue un monument à l’écologie.
Cet événement était l’aboutissement de plusieurs années
de discussion entre artistes almatois qui se questionnaient sur la viabilité
d’une pratique artistique en région. Cela avait donné lieu au manifeste/action
80 qui dégageait les grandes lignes directrices d’une pratique artistique
liée à un territoire physique, social et culturel. Donc simultanément,
deux événements traitant de la problématique de l’art et de
son contexte environnemental et social surgissaient sur le territoire Saguenay—Lac-Saint-Jean
transformant littéralement la pratique de plusieurs artistes. Interaction
Qui est né de cette conjoncture. L’année suivante, la rue Sacré-Coeur
fut prise d’assaut par «Une
rue ArtFaire». Pendant
ce temps, Langage Plus s’affirme comme Centre d’artistes autogéré sur
le plan national et international. Puis, il y a des collaborations au réseau
d’artistes québécois avec l’événement «Art et écologie».
Une ouverture aux nouvelles technologies dans des événements nationaux
et internationaux comme «Lazart» et «La plissure du texte».
Nous sommes au début des années 80. On pratique à Alma un art
qui se construit dans les centres d’achats, dans les brasseries et sur les réseaux
télématiques.
Il
faut attendre la fin des années 80 et le début des années 90
pour voir apparaître de nouveaux acteurs sur la scène almatoise. On
parle ici de «Danse Lab Pildowi» composé d’Hélène
O’bomsawin, Jacinthe Harvey et de Clément Thériault. Des artistes
qui abordent des problématiques liés à l’imaginaire autochtone
et à la danse contemporaine. Le théâtre voit naître «La
Comédia de la RIA» composé de Normand Simard, Marlène
Simard, Jean-Guy Girard et Pierre Noël, une troupe professionnelle de théâtre
d’humour et d’improvisation. « Alma, l’aquarelle en ville » et le «Salon
de l’aquarelle» voient sa première édition en 1988 et l’année
suivante c’est au tour de«La Biennale du dessin de l’estampe et du papier»
de faire partie du cycle des événements culturels almatois. En 1989,
Interaction Qui devient Limité (Ltée.), Alain Laroche et Jocelyn Maltais
s’associent des partenaires comme Raymond-Marie Lavoie, Marc Lamirande, Roger Ménard,
Daniel Chaîney et Michelle Laforest. L’organisme produit «Événement-Ouananiche»
et depuis 1996 fait la gestion du Portail «Arts et Culture du Saguenay—Lac-Saint-Jean» sur l’Internet. 1994, le «
Festival des magiciens de l’accordéon» voit le jour. 1995, Le Prisme
Culturel se dote d’une compagnie de danse professionnelle sous la direction de Raymond
Tremblay. 1997, c’est la création d’une nouvelle infrastructure, «Place
Festivalma» et
la réalisation de 28 bas-reliefs par l’artiste Claire Maltais qui seront intégrés à ce
bâtiment. Fait à souligner, il s’agit d’une collaboration entre une
artiste et une organisation almatoise du secteur privé. Sous la direction
de Marcel Guérin, une politique des Arts et de la Culture est mise en place
par la municipalité d’Alma qui se dote d’un programme d’intégration
d’œuvres d’art pour ses bâtiments. 1998, première édition de
«Tam Tam Macadam» une grand fête multiculturelle de solidarité
chapeautée par le Centre de Solidarité International d’Alma.
Les arts de la scène semblent le secteur qui se professionnalise le plus rapidement
avec des groupes comme «Frontière» avec Jean Tousignant
et Jocelyn
Boily. «Les productions Syltar» né en 1997, composé de Sylvie
Doyon et de Jean-Yves Tardif. «Le groupe connivence», 1998, avec Jean-Guy
Côté, Robert Pelletier, Claudine Grenier et Denis gagnon et «Les
boules à ma tante» né officiellement en 1999 avec Sylvie Genest
Sonja Mazerolle, Jean-Pierre Boutin et Danik Tardif.
Depuis
l’an 2000 une nouvelle génération d’artistes apparaît dans notre
milieu, souvent multidisciplinaires et fortement engagés dans leur communauté,
je pense à Paxcal
Bouchard, Geneviève Boucher et Bianka Robitaille
connus aujourd’hui sous le nom du collectif « La Corvée». À cela, il mériterait d’être
ajouté les lieux privés qui ont permis, au fil des ans, l’expression
de nombreux artistes almatois comme le «Bar au Maître»,
« Au
Porto», «Le Violon d’Ingres» et bien sûr le «Café du Clocher».
Je n’ai pas la prétention d’avoir tout vu et tout entendu à Alma. Beaucoup
d’artistes que je n’ai pas nommés ont œuvré souvent seuls et avec peu
de moyen sur notre territoire et ils ont eux aussi modifié notre paysage culturel.
UN TERRITOIRE
EN ACTION
Je
viens de décrire en quelques minutes, 30 ans de vie artistique dans un territoire
d’adoption qui est devenu profondément le mien. L’espace culturel jeannois
se présente aujourd’hui riche de promesses. Alors pourquoi, je ressens ce
malaise. Un sentiment que quelque chose va nous aspirer, un genre de trou noir qui
va bouffer nos énergies et vider la place. Il ne faut pas se le cacher nous
faisons partie d’une grande région ressource qui depuis 30 ans se vide de
ses enfants. Nous sommes dans un territoire en décroissance. Il y a 30 mille
personnes de moins qu’à mon arrivée dans la région en 1972!
Politiquement, ce fait exige une réorganisation du territoire, économiquement,
il faut se diversifier, socialement, le vieillissement de la population occulte les
problèmes vécus par nos jeunes. J’ai l’impression de revenir à
la case départ, je suis dans une ville de vieux qui agonise, une ville qui
se cherche et qui veut vivre. Depuis quelques années, le politique est en
action et nous en avons les effets. Une grande ville vient de naître tout près
de nous rassemblant les deux tiers de la population du Saguenay—Lac-Saint-Jean. Les
gouvernements supérieurs l’identifient comme le pôle majeur du territoire
où l’on devrait y retrouver l’ensemble des services à la communauté
et bien sûr les grandes infrastructures qui sont nécessaires au développement
des arts et de la culture. Le Lac-Saint-Jean est-il en voie de devenir une petite
ville en périphérie de Saguenay? Sur le plan économique par
contre, notre situation est loin d’être désastreuse. Notre municipalité
a sur son territoire l’usine la plus moderne et la plus performante de la compagnie
Alcan. La papeterie Abitibi-Consolidated est en excellente santé et nous possédons
une infrastructure industrielle capable d’accueillir un développement de seconde
et de troisième transformation de l’aluminium. Socialement, il faudra investir
davantage sur nos jeunes, particulièrement nos jeunes créateurs. Car
si nous désirons conserver une identité culturelle propre au territoire
jeannois, nous nous devons d’accueillir et de soutenir la relève artistique.
Mais
comment cela se traduit-il sur le terrain? La solution passe par la professionnalisation
du milieu des arts. Si l’on observe le développement de notre proche voisin.
La professionnalisation du milieu des arts a véritablement débuté
en 1988 avec la venue d’un grand spectacle «La fabuleuse histoire d’un royaume». Ce spectacle mobilise plusieurs
artisans du monde de la scène soit des éclairagistes, costumiers, décorateurs
et sonorisateurs. C’est aussi devenu une source de grande fierté pour la communauté
qui contribue à sa réussite en s’y impliquant comme figurants. Ce succès
a fait naître Québec Issime, Ecce Mondo et Image IN, des spectacles
d’envergures qui donnent de l’emploi a des interprètes de la chanson, des
musiciens et à des danseurs régionaux. La professionalisation du milieu
des arts permettra de conserver ici une expertise indispensable au développement
culturel de notre territoire. Mais attention, je ne crois pas que nous devrions reproduire
ce que notre grand voisin réalise.
Nous
devrons faire une réflexion sur notre propre expertise à partir des
forces créatrices présentes chez-nous et de celles qui se joindront
à nous. Y-a-t-il un «Esprit de notre lieu», un espace de création
commun où tous les créateurs de notre milieu pourraient se retrouver?
Quelque chose qui pourrait prendre la forme d’une grande fête. Nous avons une
tradition de la fête à Alma qui trouve sa source dans plusieurs événements:
de la «Grande nuit» et des «Symposiums de sculptures» des
années 60 en passant par «Une rue ArtFaire», «Fête
d’EAUtomne» et «Tam Tam Macadam». La fête mobilise tous les
acteurs du monde des arts et place la communauté au coeur de l’action. Tout
est «en direct» et «in situ» comme nos aquarelliste peignant
devant public et dans un site accessible. À Alma, le théâtre
est souvent «sans avertissement» et surgit là où on l’attend
le moins. La pratique de l’art se fait dans la conviviabilité et la participation,
«L’art, c’est toi itou».
Ceci
dit, cette grande rencontre festive sur notre territoire, c’est à nous d’en
définir les contours.
Je vous remercie de votre attention. |
|
Alain Laroche
Alma, 2002
|
|
Invités
:
Andrée
Fortin,
Guy
Sioui-Durand,
et Alain Laroche
|
|
|
|