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Je suis le roi des poissons, remets-moi
à l'eau! |
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Quel avantage en retirerais-je? répliqua
Ti-Jean, derechef. |
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Touche tes bottes de ma nageoire
et je ferai en sorte que tes pas fassent des enjambées de neuf lieues |
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Neuf lieues! rétorqua Ti-Jean,
incrédule. C'est impossible! Dans les récits qui se transmettent de
bouche à oreille depuis de longues suites de générations, les
bottes magiques ne parcourent jamais plus que sept lieues. |
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N'es-tu pas d'un lieu où l'exagération
est un trait de caractère de ses habitants? où tout ce qui était
possible a été fait? Seul l'impossible reste à faire et se fera. |
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Je le veux bien, reprit Ti-Jean,
mais neuf lieues ne me disent rien qui vaille et j'entends bien régler la
longueur de mes pas au gré de mon humeur, qui est pour lors nonchalante, et
des surprises ménagées par le paysage. Je suis un infatigable pèlerin,
la route est mon partage et la quête, mon destin. Tu ne m'as toujours pas convaincu
par tes paroles, alors je te le demande encore : « Qu'y gagnerais-je? »
Si je passe outre ton ordre, du moins trouverais-je mon compte en te faisant rôtir
pour calmer ma faim. |
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Ce que tu gagneras te sera révélé
quand tu reviendras. Tes bottes sauront où marcher, laisse-toi guider. Pour
me signaler ton retour, fais ricocher cinq fois un caillou sur le lac et je viendrai. |
| Comme Ti-Jean avait un esprit volontaire
et décidé, il toucha ses bottes de l'une des nageoires du poisson et
le renvoya à ses demeures humides. |
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Puis il se mit en route. Le premier
pas qu'il fit le propulsa à neuf lieues de Mistook. La folle allure de sa
marche risquait de lui donner le vertige. Cette situation inédite n'était
pourtant pas pour le déconcerter, car il avait assez d'empire sur lui-même
pour ralentir sa marche et donner à son voyage un rythme plus convenable.
Il convint avec lui-même que des pas d'une lieue seraient de l'ordre du raisonnable
et que le bon sens commande de ne déployer que le minimum d'efforts dans les
affaires qui ne revêtent aucun caractère d'urgence. «Dépasser
la cible est comme ne l'avoir pas atteinte», lui enseignait la sapience immémoriale
et il comptait bien plier son action à ce précepte éprouvé.
« L'excès tarit l'usage d'une chose avant même qu'elle ait pu
nous être utile, songea-t-il en son for intérieur. Je n'emploierai que
la neuvième partie du don que le roi des poissons m'a octroyé. Je me
réserve les huit autres parties pour mes péripéties futures
». |
| Avec pour tout bagage ces sages réflexions,
il reprit son chemin. Ses bottes étaient légères à ses
pieds et lourdes à la terre où elles s'enfonçaient, égrenant
des empreintes profondes que l'érosion mettrait longtemps à effacer.
Sa marche était rapide, chacun de ses pas fendait l'espace pour se poser une
lieue plus loin. |
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Il dépassa vite la Péribonka,
arriva bientôt à Mistassini qu'il enjamba d'un seule foulée.
Arrivé à la rivière Ticouapé, il s'arrêta souhaiter
le bonjour à Roch Roberge qui l'invitait plus souvent qu'à son tour
à figurer dans ses récits de longue haleine et de verbe au long cours.
Il le trouva en train de pêcher, à son habitude, dans sa chaloupe qu'il
avait baptisé Titanichiche, car aucune vague, aucun remous ne la faisaient
chavirer. |
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Si tu savais comme tu me fais plaisir,
mon petit garçon! s'exclama Roch Roberge en le voyant. Doublement plaisir!
D'abord par ta visite, car je ne croyais pas que tu étais de chair et d'os
mais seulement de mots. As-tu une nouvelle aventure à me faire part que je
puisse la relater à ceux qui viennent m'entendre en pensant que tout ce que
je dis est pure invention. Ce sera le second plaisir que tu me feras. |
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Ti-Jean lui rapporta son entretien
avec le roi des poissons et prit congé du conteur qui se régalait déjà
à l'idée du beau récit qu'il en ferait. |
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Cric, crac, cra, ton histoire ne
finit pas là! lui lança Roch Roberge en agitant la main en guise d'au
revoir. |
| Ti-Jean reprit sa marche. Il dépassa
ainsi la rivière Ashuapmushuan, puis vira vers l'est. Il salua au passage
ses amis Ilnus à Mashteuiatsh, et il laissa ses bottes le conduire vers la
Ouiatchouan, la Métabetchouan et la Couchepaganiche. Bientôt il parvint
au lac Kénogami, dépassa Chicoutimi qui s'étalait à sa
gauche, tourna franc nord à Tadoussac et revint par la rive nord du Saguenay
vers son rendez-vous avec le roi des poissons. Soixante pas lui avaient suffit pour
boucler son périple. |
| Comme il en avait été
convenu entre eux, il lança un caillou qui ricocha cinq fois sur l'eau limpide
du Piékouagami. |
| Le roi des poissons fit surface,
la tête hors de l'eau. |
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J'ai fait ce que tu m'as ordonné,
l'informa Ti-Jean. |
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Le voyage fut bref, à ce que
je vois. |
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Avec ces bottes de neuf lieues, je
n'ai guère eu le temps d'admirer le paysage, occupé que j'étais
à les retenir. Maintenant, tu dois honorer ta promesse et me révéler
ce que j'ai gagné à t'obéir. |
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Tu y as gagné un royaume,
un royaume encore sans roi, mais bientôt il en aura un. |
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N'est-on pas mieux de vivre sans
roi, chacun pouvant ainsi penser qu'il est son propre maître? |
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Ce roi dont je te parle ne fera pas
peser sur toi le joug de la tyrannie. Sans que tu le saches, tes pas ont arpenté
un territoire pour le délimiter et lui donner une figure bien imprimée
dans le sol où tes bottes se sont enfoncées. Et cette figure est celle
d'un poisson qui naîtra dans les rivières que tu as traversées
et viendra vivre dans ces eaux que tu contemples. Il sera d'une espèce indigène,
et grâce à lui, le royaume ne connaîtra jamais le fléau
de la faim qui afflige tant de peuples. Quand les hommes de l'avenir parviendront
à cartographier le royaume, ils seront consternés de ce qu'ils découvriront,
car leur carte offrira l'image d'un pays renversé. Ce qu'ils pensaient être
un lac, leur apparaîtra une île, ce qui ébranlera leur entendement
et leur science. Plus tard encore, les habitants de cette contrée seront fiers
de répondre à ceux qui se montreront curieux de leur provenance: «Nous
sommes d'une île à l'envers, d'un royaume qui a un poisson pour roi:
la ouananiche.» Quant à moi, pour qu'advienne l'ère que je t'ai
annoncée, il me faudra lui céder la place et me dissoudre dans un passé
qui n'échappe au néant que par la vigilance inquiète de la mémoire.
Voilà ce que t'a valu ta randonnée, Ti-Jean. |