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« On parle beaucoup des pères
et des fils, mais moins des pères et des filles. C'est comme si les problématiques
féministes avaient rendu cette relation plus difficile à examiner au
travers de la remise en question du masculin et, osons le dire, de ses clichés
- sans parler de la psychanalyse banalisée dans laquelle nous baignons tous.
La figure du Père et de l'Homme tend à obscurcir quelque peu celle
de ce premier homme qui était notre père, dans toute sa singularité,
et tout son mystère. Les mystères de son père Léo, la
narratrice va les découvrir petit à petit, sans pouvoir circonscrire
la réalité à jamais enfuie de cet être si familier, si
étranger. C'est la trame assez lâche à ce qui est plutôt
un lyrique et assidu travail du deuil : chagrin, colère, rancune, culpabilités
- curiosité aussi, d'autant plus intense qu'elle sera désormais et
à jamais inassouvie, et que la mémoire soudain déborde. Un deuil
qui ne semble pas achevé : la narratrice a encore trop recours à des
citations et des commentaires généraux sur l'état du monde,
des femmes et des hommes. Certes, elle est écrivaine, et la littérature,
comme l'écriture, est tout naturellement son premier réflexe : son
premier refuge ; et certes, la perte d'un être cher ne nous rend pas forcément
sourds et aveugles aux autres souffrances qui trouent le monde.
Mais j'ai eu quant à moi le sentiment que ces mises en perspectives - ces
mises à distance - fonctionnaient surtout comme des boucliers ou des masques,
pour éviter, détourner, ou du moins atténuer la douloureuse
brûlure de la perte. Ces réflexes - cette réflexivité
un peu trop présente - se mettent en travers de l'élan des confidences
et m'a parfois donné l'impression dérangeante d'être une voyeuse
: le lecteur comme tiers, comme intrus, pour lequel on essaie de sauver les apparences...
Mais tout le reste emporte l'adhésion et fait vibrer des cordes universelles
: le rassemblement des enfants autour de la mère, la progressive libération
de celle-ci, la maison qu'on vide et qu'on vend, les choses qu'on trie, qu'on garde,
qu'on jette, la difficile danse de la narratrice avec les sentiments contradictoires
qu'elle éprouve pour le père disparu. Et recréé, par
l'écriture, par la fiction : enfin possédé, maintenant qu'il
est parti pour de bon, devenu une bonne fois pour toutes personnage. N'écrivons-nous
pas toujours, tous autant que nous sommes avec et contre l'histoire de nos parents
? (Le carnet de Léo, Danielle Dubé, XYZ, Montréal 2002.)
Commentaires de
: Élisabeth Vonarburg
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| « DANIELLE DUBÉ CONJUGUE
RÉALITÉ ET FICTION » |
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entrevue
avec Johanne de La Sablonnière
journaliste au journal Le Quotidien
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(JDLS) - Nous avons d'abord discuté
de la compatibilité entre les chats et les oiseaux car dans l'univers de Danielle
Dubé, plusieurs choses gravitent en parallèle. La journaliste et écrivaine
sait en effet conjuguer la réalité et la fiction, le voyage dans le
temps et celui dans l'espace.
«Écrire,
c'est traduire le monde, c'est le mettre en musique et chaque livre a sa musique», énonce celle qui aime les
mots, les chats et les oiseaux. Dans le petit printemps qui s'amorce timidement,
derrière sa maison, son chat s'étire donc sous les mangeoires d'oiseaux
qui occupent les branches d'un arbre encore défolié par le passage
de l'hiver. Danielle Dubé adore les chats. Comme Léo les aimait. Léo
c'est son père, celui qui devient au fil du nouveau livre de l'écrivaine,
«Le
carnet de Léo»,
un personnage réel, rêvé et aimé sans aucun doute.
«Mon
père était commis voyageur, raconte Danielle simplement. Lors de son
décès, en 1998, je suis allée avec ma sœur en Floride. Car c'est
là qu'il est mort. Et c'est là que j'ai commencé à écrire
ce livre», relate celle-ci,
expliquant qu'elle a effectué une sorte de recherche, d'enquête personnelle
sur cet homme. «Quand
on est enfant, on voit ses parents comme des géants, ensuite la perspective
change et on les perçoit différemment. Je me suis mise à enquêter…dans
ma tête et dans mon imaginaire pour savoir qui il était», résume
l'auteure qui évoque sa grande curiosité face au monde qui l'entoure.
«J'ai toujours été très curieuse. J'ai toujours posé
mille questions. C'est sans contredit ce qui m'a menée au journalisme», croit Danielle Dubé. C'est
ainsi qu'elle couche sur papier ses récits de voyages, ses introspections,
ses rêves, son monde imaginaire. Elle a même prêté à
son père, un fils spirituel, comme il aurait aimé peut-être.
«On
veut des parents parfaits. Peut-être les parents rêvent-ils aussi d'avoir
des enfants parfaits, semblables à eux»,
suppose-t-elle. Cette conciliante façon de «faire son deuil» aura
duré deux années.
«Le
carnet de Léo»,
publié aux Éditions XYZ, vient un peu traduire les sentiments d'une
auteure face à son père qui ne peut se résoudre à le
laisser partir sans quête de réponses. Mais le récit intime devient
aussi plus universel, le départ des proches incitant à réfléchir
sur la vie, la mort, les départs, les retrouvailles. «J'avais à peine sept ans
quand mon père est mort, la première fois. Il était parti longtemps,
dans sa nouvelle voiture qui faisait penser à un grand bateau. Nous avons
cru qu'il ne reviendrait jamais. Est-ce pour aller à sa rencontre ou pour
revoir la mer que nous nous sauvions de la maison? Notre mère inquiète
chaque fois, à cause du train, des voitures et de la rivière en bas
de la grande côte… ».
Née près de Métis-sur-Mer, Danielle Dubé dépeint
ainsi son quotidien, ses souvenirs d'enfance, les beaux et les tristes aussi. Le
style d'écriture est délicat et les mots bien pesés prennent
tout le sens qu'elle leur prête pour traduire son monde, l'expliquer au lecteur.
C'est habile, joli et agréable à parcourir : « Le paradis terrestre! il dit. Dans
la lumière du soleil couchant, une fête d'oiseaux. Des centaines de
nénuphars et de sagittaires en cœur, s'élancent vers le ciel, piquant
au ras de l'eau, reprennent leur élan, dessinent des arabesques au milieu
d'une symphonie joyeuse. L'un d'eux se pose sur la pointe d'une salicaire. Il a la
tête cannelle et porte son masque noir. - Il ressemble à ton chat, dit
Léo. Ton chat qui est mort. - Sancho ! Ce chat qui lui ressemblait. Racé.
Imprévisible… » |
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