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Une plaquette, 80 pages de petites textes à
mi-chemin entre vignette et poésie, un retour par la pensée, mais sans
nostalgie abusive, vers un pays, une lumière, des sons et des goûts
qui ont coïncidé avec une période essentielle dans la vie de la
narratrice, de l’auteure, et qui nourrissent encore celle-ci en secret : le début
de sa libération. Pour cette déracinée de l’Allemagne houleuse
de la première moitié du siècle, c’est dans l’ailleurs, en Afrique
du Nord, et en Tunisie plus parti-culièrement, que la vie d’adulte – épouse,
mère, à vingt-deux ans – a véritablement commencé.
Les noms chantent, les notations de couleurs, les for-mes, les textures, les voix,
les ruelles, les souks, les êtres, le désert, la mer, les reliques des
temps anciens, autant de notations intensément sensuelles et présentes
au souvenir mais qui passent sans appuyer, investies d’une charge affective qu’on
devine (mais qu’on devine seu-lement) intense. On clôt sur une citation d’Albert
Memmi, qui résume bien le projet de ce dévoilement pudique, presque
austère : “Vivre un pays, peut-être c’est se taire en lui”.
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“Des souvenirs, je n'en ai pas. Je suis amnésique
de naissance.” Encore un roman tordu sur le thème de l'identité, dira-t-on.
On pourrait disserter ici sur l'importance de ce motif dans la littérature,
en particulier québécoise, mais ce roman-ci ne se prête point
à de doctes dissertations. Si le courant sous-jacent en est finalement assez
sombre, voire tragique, le ton et la technique, tous deux d'une désinvolture
exquise quoiqu'étudiée, en font un roman sans prétention déclarée
sinon celle de nous mentir – une honnêteté rafraîchissante, dira
l'un, toute post-moderne dira l'autre. Ce serait en effet une autre grille de lecture
savante à infliger à cet ouvrage : étudier le jeu constant entre
le protagoniste narrateur et le destinataire, jeu qui retour-ne sans dessus-dessous,
tout en faisant de savoureux pieds-de-nez à la narratologie, la plupart des
conventions de l'écriture romanesque, leur ventre mou à l'air.
Mais le mensonge revendiqué par le narrateur se situe justement au croisement
de l'ontologique et du narratif : né sans mémoire, s'il faut l'en croire,
il a décidé de se “forger une vie de toutes pièces (...) Et
c'est là que tu interviens, soupçonneux lec-teur. Quand on a des souvenirs,
réels ou inventés, il faut les partager.”
Je ne décrirai pas en détails la biographie fantaisiste et à
géométrie variable du narrateur ; l'essentiel à en savoir, c'est
que sa mère étouffait (littéralement) ses enfants d'amour et
que son père était un assassin professionnel spécialisé
dans les hommes politiques. Le narrateur héritera d'une fille prénommée
Ficelle, qu'il aura délivrée lui-même du ventre d'une pas assez
morte à la morgue où il travaille. Ils ont pour amis des frères
siamois hispano-québécois tous deux appelé(s) Phil, (ce qui
permet des libertés réjouissantes mais logiques avec la grammaire française),
dont l'un est gay et l'autre hétéro. Un autre de leurs amis est un
peintre génial et méconnu affligé du syndrome de Tourette (vulgarités
langagières compulsives). Enfin, depuis son adolescence, un petit diable perche
sur l'é-paule du narrateur, y plantant douloureusement ses griffes., Juge
en forme de gargouillle qui le punit de toutes ses incartades, en particulier érotiques.
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