Deuxième roman de Hervé
Bouchard.
« Parents et amis
sont invités à y assister » fait entendre, par le recours
à la forme dramatique, un chant collectif : un clan livre ses tribulations
dans des lamentos funambulesques et « bassement comiques ». Figure centrale
de cette polyphonie, la veuve Manchée, femme sans bras dans sa robe en bois,
s'adresse à ses soeurs, à ses fils les chiens à tête de
veau, à « l'épisodique Laurent Sauvé » joué
par un fils de dieu — et à elle-même.
Faite de monologues entrecroisés, cette oeuvre fonde un monde tout à
la fois labyrinthe et scène de théâtre, où la parole a
force de mythe et fait corps avec les choses et les êtres qu'elle produit ;
où l'angoisse est un « orphéon » de fils chiffrés
qui joue fort pour les « spectatrons » ; où les tirades sont autant
de lieux, cave, coin, voiture et kiosque... Où chaque vivant, « en Hamlet
qui magasine », a des morts et des pères qui lui remplissent la voix
d'histoires.
On retrouve dans ce roman le territoire de fiction découvert dans Mailloux,
un Jonquière transmué, sorte de Yoknapatawpha du nord où le
prosaïsme cru des vies et les épisodes grotesques sont inextricables.
La véhémence qui soulève ce monde, alors même que pèse
et le crayonne en noir la mort, fait de cette histoire un séjour dansé
sur les rives de l'Achéron.
Parents et amis sont invités à y assister rappelle à quelle
exigence poétique le roman peut répondre, et dans quelle liberté
de forme il se donne alors — dans la continuité, ici, des oeuvres de Samuel
Beckett, de Valère Novarina, ou du Gilbert La Rocque de Serge d'entre les
morts et des Masques.
Extrait en 4e de couverture
« Chaque fois que je me réveille je me rappelle qu'ah ouais, il me manque
deux bras, les deux que j'avais à la place du coeur, et puis j'ai mal dans
le dos, chaque fois que je me réveille je me rappelle qu'ah ouais, mon dos
me le dit : Laïnée, Laïnalinée, t'es mal amanchée.
Je dors dans ma robe en bois comme l'esclave coupée d'un magicien. J'ai la
tête pleine de sacres. Et puis mes jambes, mes jambes, ça fait longtemps
que je les ai pas vues, je leur sens toute dure la graisse. Quelle comédienne
aurait voulu qu'on lui coupe les bras pour me figurer ? qu'on lui tue le mari ? qu'on
lui orpheline six fils prêts à la manger ? Si je parlais pas probablement
que je cicatriserais. Faut pas se fermer, peu importe la couleur de robe de l'humeur
qu'on a, je pense ça et ça sort comme ça, ça me déguise,
c'est mon fard de pitrée du châtiment, ô, sans bras, viarge. Pas
dire ça. Trouvez-moi une comique et enfermez-la dans c'te robe en bois, j'ai
dit, et je lui parlerai par le trou. Fallait une comédienne assez cave au
centre pour dire, une cylindrée à travers qui souffler, une qui sache
crever dans la joie qu'on donne à peindre la misère. On en a pas trouvé
et je suis sortie de ma vie. » Extrait PDF |